La masculoféminité d'Adam: Quelques témoins textuels et exégèses chrétiennes anciennes de Gen 1, 27 more

Revue Biblique, 114-2 (avril 2007), p. 174-188

RB. 2007 -T. tt4-2 (pp. 17a-188). LA MASCULOF'ÉMINITÉ D'ADAM DE GEN I,27* PAR : QUELQUES TÉVTOTNS TEXTUELS ET EXÉCÈSN,S CHRÉTIENNES ANCIENNES Serge C.+zrrars Université Laval Faculté de théologie et de sciences religieuses QuÉnrc GIK 7P4 CANÀDÀ s erge.cazelais.l@ulaval.ca RÉSUMn IJexégèse ancienne, juive et chrétienne, connaît une interprétation de Genèse I, 27 qtilait dAdarn un être à la fois masculin et féminin. Des témoignages rabbiniques connaissent aussi des manuscrits de Ia Septante qui lisent . mâle et femelle iI le créa". Pourtant, jusqu'ici, aucun témoin de cette leçon n'avait été encore signalé. Cet article montre que cette lecture a été présewée dans des manuscrits boharriques et chez Marius Victorinus. Une façon particulière de ponctuer ce verset, et qui semble avoir été connue d'Augustin, explique aussi en partie l'existence de cette tradition exégétique. Cette {açon de ponctuer se reflète dans la tradition manuscrite de la version bohaiiique de Ia Genèse. SuMM,qRv Ear\ Jewish and Christian exegesis Lnols an hterpretation of Genesis I, 27 that understands Adam as a masculine and feminine being. Rabbinic testimonies relate that some Sepfuagint manuscripts read 'omale and female He made him", Ce texte a fait I'objet d'une con{érence le 17 mai 2005 dans le cadre d'un séminaire animé par Gilles Dorival au Centre Paul-Albert Féwier, CNRS-Université de Provence UMR 6f25. Lauteur tient à remercier le pro{esseur Wolf-Peter Funk qui lui a fourni des photographies et des photocopies des principaux maluscrits coptes du Pentateuque. * LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM r75 although modern research has not found any manuscript that bears this reading. This paper shows that this reading was preserved in Bohairic manuscripts and in Marius Victorinus. Also, a particular way of punctuating the verse seems to have been hnown to Augustine and may partly explain this exegetical tradition. This way of punctuating is reflected also in the manuscript tradition of the Bohairic version of the Genesis. Introduction Cet article porte sur un chapitre de l'histoire de l'exégèse ancienne de Gen. I, 27. Ce verset apparaît sous une forme spécifique dans le papyrus Bodmer III qui contient le début d'une version copte de la Cenèse précédée de l'Evangile selon Jean et tel qu'il est cité par Marius Victorinus, un auteur latin qui a vécu à Rome dans la deuxième moitié du quatrième siècle. Ces deux témoins nous disent explicitement que l'humain fut fait (au singulier) masculoféminin. En plus de Marius Victorinus, cette lecture est sous-entendue notamment dans la notice d'Irénée de Lyon sur I'exégèse de Marc le Mage dans son Aduersus HueAugustin connaît aussi cette lecture et lui adresse une forte critique. Pourtant, malgré les nombreux témoignages, il n'y a aucun apparat critique des versions anciennes de la Genèse qui ne signale l'existence d'une telle leçon en Gen. I,27. L ce sujet, W. Meeks déclarait en 1974 avoir cherché des manuscrits de la Septante contenant la leçon " mâle et femelle 1l Ie créa " puisque, selon des témoignages rabbiniques, de tels manuscrits auraient bel et bien existé. Il écrivait : " The reading is not preserved, so far as I can find, in any extant Septuagint manuscript "1. On retrouve le même constat chez M. Harl qui signale elle aussi cette tradition rabbinique : " nous n'avons aucune attestation de ce pronom singulier dans lei témoins de la LXX ". Cette dernière signale toutefois qtt'en Gen.5, 2, quelques manuscrits et Jean Chrysostome ont un pronom au singulier2, une leçon que semble connaître aussi quelques manuscrits des targumss. Cet article montre que des témoins de cette leçon peuvent maintenant être ajoutés aux reses. I W. A. Mnrr<s, In Search. of the Early Christians. Selected Essctys, Edited by A. R. Hrlrotr and H. G. Swnnn, New Haven, Yale University Press, 2002, p. 40, n. BB. Ce volume reproduit I'article suivant : " The Image of the Androgl.ne. Some Uses of a S1'rnbol in Earliest Christianity ", History of Religions, 13- (1974),165-208. 2 M. HAIL, La Genèse, Paris, Les Editions du Cer{ (La Bible dAlexaniLrie,l), 1986, p. 9697 et l2l. E. Tov, " The Rabbinic Tradition Concerning the "Alterations" Inserted into the Greek Pentateuch and their Relation to the Original Text of the LXX ", Journal for the Study of Judaism in the Persian, Hellenistic and Roman Period,, 15 (1984), p. 78 et 86. 3 S/. Mnnrs, Thn Image of the And.rogme, p. 40, note BB. r76 SERGE CAZELAIS apparats critiques des anciennes versions de la Genèse. Deux aspects de textuèle sont en jeu. Il existe en effet deux façons de ponctuer "iitiq.r" de la Septante. La leçon la plus répandue est la suivante : ce texte Kdr ènoiqoev ô oebs rbv dv0pconov, ei<évq e€oû èno(qoev oùrév, opoev OfrÀu èno(oev qùtoJs. rot' xor Et Dieu fit l'Homme, selon I'image Dieu de il Ie fit, mâle et femelle il les fit Cependant, certains exégètes anciens ont ponctué Ie verset de Ia façon suivante : Kor ènoi4oeu ô oebç rbv civopconov, ror' Et Dieu fit I'Homme selon l'image de eixévq 0eoû.'Enoiqoeu aùrdv dpoev ror Dieu. Il le fit mâle et femelle. Tl les fit OflÀu.'Enoioeu qùroJs Cette façon de ponctuer le texte était en effet connue dans lAntiquité, notamment dAugustin. C'est aussi Ia façon de ponctuer de Marir,,, victorinus. Il es1 par ailleurs avéré que les anciens rabhins connaissaient une exégèse faisant dAdam un être asexué ou androgyne, une tradition qui s'esf transmise jusqu'au Moyen âge. On citera à titre d'exemple ce texte du Bereshit Rabba: Rabbi Yirmeya ben E).éazar dit premier homme, c'est androgyne qu'il le fit..ce qu'exprime : . Mâle et femelle i"s créa... et il les appela du nom d'Adam '4. : Quand le Saint béni soit-Il créa Adam le Il Selon B. Barc, de nombreuses particularités inhérentes au texte hébreu consonantique pourraient soutenir une exégèse d'une humanité qui serait à Ia fois masculine et féminine. Un exemple parmi d'autres est I'emploi systématique dans I'écriture du texte consonantique, du prorlo-'p"rronn"l maôcuËn singulier pour désign"t Èo" () *n) alors que le veibe est accordé au féminin. Cette particularité_est certes atténuée dans le texte massorétique dans lequel sont transcrites les voyelles du pronom féminin qui apparaît sous cette forme dans nos manuscrits : )wtrls. Dans le -ottd" gréco-romain, l'image de l'humanité androgyne est aussi fort répandue. Que l'on pense notamment au {ameux exposé d,fuistophane dàns le Banquet (189d-e) rle Platon. Dans les textes de Nag Hammadi,la notion d'androgynie ou de masculoféminité l'est éga- a Bereshit Rabba B, I cité selon Midrash 'Robba, tome I, traduit de l'hébreu par B. Maruani et A. Cohen-Arazi, annoté et introduit par B. Maruani, Paris : Verdier (les Di,r Poroles), 1987. s B. B,,tRc" Le texte de la Thora a-t-il été récrit ? "' " M. TaRornr éd., Paris , Les Éditio.ts du Ce{ 1987, p' 75-77. Les règles de l'interprétation, LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM 711 lement. Un exemple tiré de l'Ecrit sans titre (NH particulièrement significatif : II,5, 113,21-34) est Or c'est ainsi que se produisit la naissance de I'Instructeur. Sagesse laissa tomber une goutte de lumière qui s'écoula sur I'eau. Aussitôt apparut I'homme, androgyne (zoyrczrve). Cette goutte, elle commenca par lui donner la {brme d'un corps fêmelle, puis, dans le corps, elle lui donna forme à la ressemblance de la mère qui était appâru . Un être androgyne (zoyrczrve) fut engendré, aphrodite " (zepr.lrQpoa.trHc), et sa mère, les Androgynie ou masculoféminité pose. ? Avant de passer à l'analyse des textes, une précision sémantique s'imAu début de notre recherche sur ce motif, nous n'hésitions pas à utiliser le mot androgyne pour traduire le grec cipoeuéOqÀuç. Or, il nous semble désormais que cette traduction est impropre dans les contextes de l'exégèse juive hellénistique et chrétienn e de Gen. I, 27. En effet, Ie grec quôpôyuvos est utilisé, notamment par Philon d'Alexandrie, dans décrire un travesti ou un être hybrideT. Dans posé d'Aristophane dans le Banquet de Platon es : cipoeu, OîÀus et &vôpéyuvoç : le masculin, le féminin et l'androg1,ne. Il y est précisé que Ie nom d'androgyne est devenu à son époque, lorsqu'il est compris au sens physique, un mot chargé d'opprobre. Nous préférons donc traduire, en contexte chrétien, le grec cipoeudOqÀus par Àasculoféminin, mot que les auteurs latins ont sans titre. l'lJniversité Hammadi; textes, 2I) 6 L'Écrit Presses de donnée à la Page IB3 s Peerers (Bibliotheque iopte de Nog égèrement différentè de Ëe texte est duit par L. parNcuauo, Québec : Les fif::'";n*;:i; 139 et 164. faire sienne" l'eré- 178 SERGE CAZELAIS pourrait ainsi signifier un état de potentialité masculine ou féminine à'une entité, une potentialité qui peut être interchangeable et qui peut se réaliser en l'une ou I'autre des polarités masculines ou féminines. Ces tané mot essairement de façon simulents de sa manifestation' Le être qui manifeste les deux ou du moins qui s'en donne l'apparence ou qui est sexes simultanément La Septante et ses variantes Lédition de J. W. Wevers donne le texte et l'apparat critique suivant en Gen. I,27e : Kdr ènoiqoev ô gebs-rbu civ0pconov, ror'eixdvq cipoev ror OflÀu èno(qoev qÛ-roJs. Oeoû ènoiqoev qùtdv, ïîî;;::îîli'# I om s I Ru{ Bos oBoru Aeth clem BOrX32ls lomË dote 2I,1, citée par Clément d'Alexandrie (Clem III 113) et présent dans un f."gm"nf de la version sahidique conservé à Berlin (Sat) est cependant très intéressante, le pronom de la première partie du verset est en effet au pluriel : B L. BRtssol, Le sexe incertain. Andrctglrnie et hermaphrodisme dans lAnticluité grécoromaine. Paris: Les Belles Lettres, 1997,p.9, note I' e J. W. VBr"nns, Septuaginta. (Vetus Gstamentum Graecum, vol. 1 Genesis), Gôttingen, r974. LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM 779 rqr' eirévcx Oeoû ênoirloev qùroJs, dpoev ror OfrÀu ènol4oeu qùroJs. Selon l'image de Dieu et femelle il les fit, mâle se il les fit lit ainsi et que nous traduisons qù-roJs. Dans un deuxième apparat, Wevers signale Ia version dAquila qui : xsr ërrroev ô 0ebs oiru rbv clvOponov eirdur qÙroû,'ev eiréur Oeoû ërrroev bu Et Dieu fabriqua (+ sùn) I'homme dans son image, dans I'image de Dieu il les fabriqua. La version de Théodotion pour sa part se présente ainsi: rqr ërrroeu ô Oebç rbv avOpconou'ev eirciur qirroû, èv eircivr 0eou ërrroev qùroJs,, opoev ror OfrÀu Erlolno€v quTouç. Et Dieu fabriqua l'homme dans son image, dans l'image de Dieu il les fabriqua, mâle et femelle il les fit. A la lecture de ces deux versions, nous voyons un sérieux indice que la leçon du pronom au pluriel, connue d,es Extraits de Théodote et dt fragment sahidique, n'est pas isolée. Gen. I, 27 dans les manuscrits bohaïriques Depuis la fin du XIX" siècle, la version bohaïrique de la Genèse a fait l'objet, en tout ou en partie, de trois éditions. La version classique fut éditée par Paul de Lagarde dans la deuxième moitié du xIX" siècle]O. là où le texte lui_paraît fautif. Une édition plus récente fut produite par M. IC H. Petersll. Cette dernière doit cependant être utilisée p.é"o"" cautions parce qu'elle est fautive en de nombreux endroitslz. À ce titre, il faut être particulièrement prudent lorsqu'on l'utilise pour les premiers chapitres de la Cenèse alors que l'éditeur y a fondu une ancienne version en vieux bohairique (dialecte 84) etla version bohaTrique clas- 180 SERGE CAZELAIS sique (dialecte B5). Cette version en dialecte 84 est une traduction indépendante de celle qui a été transmise par les manuscrits mécliéo".,r. Ell" est connue grâce à un codex de papyrus du IV" siècle, le Bodmer III, contenant l'évangile selon Jean avec quelques lacunes dans les quatre premiers chapitres, ainsi que Genèse l-4,2' ElIe fut éditée en 1960 par R. I(asserr3. Le texte d.e Gen. I,27 qlue donne Lagarde n'est celui d'aucun manuscrit. Le texte du même verset édité par Peters est un hybride de 85 et 84 naturelle papyms Dans un article ié""n qui n'est de I{asser du anuscrit. Enfin, l'édition correction en Gen' 1',27' tionl4, I(asser ne signale pas cette correction, ce qui a pour conséquence que la leçon du ilod-er III reste méconnue. Face a cette difficulté que présente l'utilisation des éditions imprimées du Pentateuque copte pour le livre de la Genèse, la seule solution raisonnable est d'avoir recourt aux manuscrits. À l'exception du papyrus Bodmer III, ce sont les sigles de l'édition de Peters qui sont utilisés. Les données fournies par ces manuscrits seront complétées, au besoin, par le recourt à l'apparat de l'édition de Peters: BoBod Papl'rus Bodmer III (4" s.) Paiis, Bibliothèque Nationale. Copt 1 (1356 A.D.) A Paris, Bibliothèque Nationale. Copt 56 (1660 A.D.) C G Rome, Bibl. Vaticanp. Copt I (9" s') Paris, Bibliothèque Nationale' Copt 57 (1665 A.D.) J Le texte des manuscrits A, C et G est donc le suivant : oyoz +zyK<uN Nreè*' ÀqeÀMto<l N2(|)OYT NeMC?lMt lQf eÀMro t-rnrp<utlt xxrx Et Dieu fit l'homme selon I'image Dieu. Il le fit mâle et femelle. de Seuls ,/ et, selon l'apparat de Peters, le manuscrit B : Bibliothèque Nationale. Copt 100 (qui serait cependant une copie de ,I datée de 1805), donnent une leçon différente avec un pronom sufïixe au pluriel (-oy) " Il les fit mâle et femelle " : ' Tl les fit mâle et femelle ÀqeÀMr(DoY N2(t)OYT NeMCzlMl 13 R. Kq.ssln (éd.), Papyrus Bodmer III. lluangile de Jean et Genèse I-IV 2 enbohairique, (Corprts Scriptorum C,hristianorum Orientalium,177 : Scriptores coptici,25), Louvain, 1958. 14 R. I(q.Ssnn, Le p"pyr',tt Bodmer III réexaminé : Amélioration de sa transcription ", " Journal of Coptic Studies 3 (2001), p. Bl-112, pl. 9-13. LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM 181 On remarque d'abord que la totalité des manuscrits témoignent d'une version corrrte en omettant le deuxième verbe . faire " ainsi que le pronom au pluriel qui se trouvent tous deux dans la Septante après " mâle et fèmelle ". Une deuxième remarque est que la présence dans les Extraits de Théodote, discutée plus haut dans cet article, de la leçon " selon l'image de Dieu il les fit, mâle et femelle il les fit " donne un certain poids à celle de J et B et à leur tradition textuelle bien qu'il puisse s'agir dans ce cas précis d'une correction d'un copiste. Quoi qu'il en soit, nous avons ici une confirmation de l'existence, dans la tradition manuscrite de la version bohaiiique, de la leçon avec le pronom personnel au singulier, une leçon qu'aurait pu trouver aberrante Ie copiste de "I ou bien de son modèle et qui aurait été corcigée en mettant un pronom pluriel au verbe " faire " qui précède les mots . mâle et t'emelle ". Quant au papyrus Bodmer III, voici le texte de Gen. 1, 27 tel qu'il apparaît dans l'édition de R. Kasser : oyoze ÀqeÀMlo rureS1 MnlpcuMt xr,rx fzrx<lN N2ooyr (zr)czrvr' À<leÀMt(Doy' NTÀ<t À<leÀMto<l Une remarque importante s'impose : l'éditeur a ajouté la conjonction zt, Iaissant sous-entendre que le pappus comporte une lacune ou que le texte est fautif. Or, si nous Iisons tel quel le manuscrit, le texte est Il n'y a ni lacune, ni faute oyose ÀqeÀMto ruxe$f MrlpoMr KÀTÀ +zrK<tlN NTÀq l.qer,furo.t clair. : Et Dieu Iît I'homme selon son image. le fit masculoféminin. Il les fit. Il N?(DOYTC2IMt' ÀqeÀtMt(DoY' C'est de lit les re livre est présent dans ce papyrus du par masculofeminin. Lorsqu'on surprenant qu'il ait introduit une correction à cet endroit précis du texte. Il se demande en effet, à la lumière de certaines particularités du vocabulaire et de sa parenté paléographique avec les textes de Nag Hammadi (qu'il désigne dans son introduction sous le nom de Chénol boskion), si ce document d'exception . n'aurait pas r,rr le jour dans un milieu non orthodoxe, probablement gnostique "15. La conséquence de sa correction est qu'elle vient justement gommer la présence d'un mot t au sujet du vocabulaire, il est r5 R. I(assnn (éd.), Papyrus Bodmer III, p.XIll I82 SERGE CAZELAIS technique utilisé par les auteurs des textes de Nag Hammadi dans leurs lectures du récit du Paradis du liwe de la Genèse. Une deuxième remarque doit être formulée. Il y a une marque de ponctuation sur le papyrus. Cette marque est nettement visible sur la photocopie que nous a fournie V.-P. Funk, juste après zcuoyrcztMl et elle est imprimée à juste titre dans l'édition de l(asser. Cette ponctuation indique probablement que le verbe suffixé au pluriel ÀqeÀMl(Doy (il les fit) doit être lu comme s'il était le seul élément d'une proposition indépendante, du moins, l'intention du scribe semble être telle. Le verbe ;r<ro-r.vrol (il le fit) est accompagné du pronom suffixé au singulier (-'r) qui se rapporte à son complément d'objet direct singulier introduit par t't- et ce complément singulier auquel il se rapporte est 2(DoYTCzlMl (il le fit masculoféminin). La masculoféminité dans l'exégèse de Marc le Mage Malgré sa nature marginale, cette série de leçons de Cen. 1, 27 s'inscrit dans une tradition et a manifestement été mise à contribution dans l'exégèse ancienne. Nous avons évoqué plus haut l'article de W. Meeks' Ce dernier voit dans la formule baptismale de Gal.3, 28, à savoir qu'en Christ il n'y a plus ni mâle, ni femelle, non pas une innovation paulinienne, mais plutôt une tradition exégétique des récits de création de l'être humain dans la Genèse sur la réunification du mâle et de la femelle. Cette hypothèse fbrt séduisante ne sera pas discutée ici. Notons seulement que le texte de Paul permet cette exégèse et permet aussi de supposer I'existence d'une telle tradition de lecture. Cependant, cette tradition de la masculoféminité du premier humain est bien enracinée dans la gnose valentinienne de la pqemière moitié du deuxième siècle, plus précisément dans les cercles marcosiens. Nous en avons un exemple dans une exégèse qui combine Gen. I, 26 et 27 avec Cen. 2,7. Elle est attestée dans la notice d'Irénée de Lyon sur Marc le Mage au livre I, 18, 2 de son Aduersus Haereses. Voici donc les deux versions de ce texte, la version grecque conservée au livre 34 du Panarion d'Épiphane de Salamine et l'ancienne version latine du texte d'Irénée que nous transmet la tradition manuscrite : "Evror ôt (rqr) dÀÀov 0éÀouor -rbv rqr'EiKéuq rci ôpoioorv Oeoû Quidam autem et alterum esse uolunt qui secundum imaginem et similitu- yeyovéro cipoevdO4Àuv dv0pconou, dinem Dei factus est homo masculorqi roûrov elvqr rbv nveupcrrrciv, feminus, et hunc esse spiritalem, alterum dÀÀov ô'e rbv ër tfrç yfrç nÀooOévto. autem qui ex terra plasmatus sit. LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM 183 Certains prétendent aussi distinguer I'homme à la fois mâle et femelle fait à l'image et à la ressemblance de Dieu - ce serait I'homme " pneumatique , - et l'homme modelé au moyen de la terrel6. À h." texte, nous admettons qu'il soit difficile de savoir si les mar"" cosiens lisaient un manuscrit de la LXX avec la leçon cipoevé0qÀus ou bien s'ils lisaient directement le texte hébreu ou encore s'ils connaissaient et appliquaient une exégèse littérale du même type que celle dont témoigne la tradition rabbinique. Quoi qu'il en soit, le mot se trouve dans Ie texte sous la plume d'Irénée qui résume une exégèse marcosienne de Cen. I, 27 et d.e Geru. 2,7.Il est néanmoins vraisemblable de penser, suivant le témoignage d'Irénée et à la lumière du Bodmer III, que les marcosiens ont connu une version des Écritures dans laquelle ils pouvaient lire la leçon cipoevdOqÀus. Marius Victorinus, son texte et son exégèse de Gen. 1,27 Dans son traité Aduersus Arium Cen. I,27 I B 64,2I-26" Marius Victorinus cite ainsirT : Ad istud enim testimonium dicit propheta dicens : et fecit deus hominem iuxta imaginem dei. Si fecit deus secundum imaginem, pater iuxta Illii imaginem. Si autem et istud dicit : .fecit ipsum masculofeminam et praedielum esl : lecit hominem iuxta imaginem dci. manilestum. quoniam et iuxta corpus et carnem, valde mystice. Dieu a fait I'homme selon l'image, c'est le Père qui I'a fait selon l'image du Fils. Mais s'il ajoute : " Il l'a fait mâlefemelle ' et qu'auparavant il a dit : " Il fit l'homme selon l'image 4" P161 ", il est évident que, très mystérieusement, c'est aussi selon le corps et la chair qu'il I'a flit à l'i-"g" de Dieu. A cela Ie prophète apporte son témoignage quand il dit : " Et Dieu a fait l'homme selon l'image de Dieu. " Si Lédition de 1954 de B. Fischer de Ia Vetus Latina de la Genèse ne signale pas cette leçon de Marius VictorinuslB. InÉn L. IX' siècle 16 sn^u et plutôt que les hérésies,liwe I, tome II. Texte et traduction par A. RoUs: Les Éditions du CerT. (S. C. 264), l979.Le mÀuscrit C du rolin. Lat.43) qui est le plus ancien témoin, donne feminas 184 SERGE CAZELAIS M-A.R Ar l, 64 (f 0BBC) : et fecit deus hom. iurta im. dei ... fecit ipsum masc. et fem. 1, 64 (10BBC) : fecit hom. iuxta im. dei que B. Fisher ait pu ignorer ce texte puisque l'édition de P. Henry et P. Hadot était alors en préparation. Les éditions de Marius Victorinus alors disponibles avaient toutes corrigé cette leçon du manuscrit de Berlin. seul témoin direct de cette section de son texte. IJapparat de cette édition de la Vetus Latina est toutefois fort intéressant puisque nous y apprenons que Marius Victorinus serait le seul témoirr de la leçon ipsum, alors que la majorité des témoins ont illum, tandis que d'autres ont eum (notamment Augustin). Ces deux mots sont les traductions attendues du pronom grec à l'accusatif masculin singulieç: oùrôv. Lapparat de B. Fischer signale, comme celui de Wevers pour la Septante, que Marius Victorinus ignore la fin du verset, particularité que nous avons déjà r,-u être celle de la version bohaiiique. Tl faut constater que dans le cas de cette citation du texte biblique par Marirrs Victorinus tout est atypique : Ia ponctuation, le rnot masculofemina etle pronom. Une fois reconstitué, le verset se présente ainsi dans le texte de Marius Victorinus : Et Il est compréhensible fecit d,eus hominem iuxta imagr'nenr dei. Fecit ipsum Et Dieu fit l'Homme selon l'image masculoJeminam Dieu. Il le fit masculoféminin. de Victorinus explique alors que ce Dieu à l'image de qui l'Homme fut fait est le Logos, ce Logos qui, selon Victorinus, est à la fois masculin et féminin. Plus encore, prenant sans doute appui sur le pronom ipsum, Victorinus affirme que le Logos " fut pour lui-même son propre Fils ". P. Hadot remarque, avec justesse, que Marius Victorinus " paraît bien être le seul, dans Ia tradition latine, à témoigner de cette leçon ", c'està-dire à avoir le mot masculofeminatg.Le manuscrit de Berlin, siglé A dans l'édition de P. Henry et P. Hadot et unique témoin direct, lburnit la leçon masculofeminam adoptée par eux, alors que l'édition de Sicard (Bâle, 1528) siglée I dans leur édition donne masculum etfeminam. Or, puisque nous ne connaissons pas le manuscrit de Sicard, il nous est permis de supposer qu'il pourrait s'agir tout simplement d'une correction qu'il aurait produite. Quoi qu'il en soit, le mot masculofemina est d'une telle importance dans l'exposé de l'exégèse de Marius Victorinus que son authenticité dans ce texte ne peut sérieusement être remise en question. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un rapide coup d'æil sur une partie de l'exégèse que pratique Marius Victorinus. re P. Ha.lot dans M,tRnls VIcI'oRINUS, Tiaités tlÉologiques sur Ia Tiinité, tome Il, op. cit., p. 894. LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM 185 La masculoféminité du Logos chez Marius Victorinus Logos identifié à la vie, qui est potentiellement masculoféminin avant son incarnation, se féminise en s'incarnant. Le Logos retrouve alors sa masculinité afin d'entreprendre son mouvement de remontée20 : Mais cet l]n, que nous avons dit être l'un-un, est vie, vie qui est motion inIînie, créatrice de tous les autres existants, qu'ils soient véritablement ou seulement existants, étant le Logos de l'être de tous les existants. t...1 le dernier paragraphe du livre I B de l'Aduersus Arium et vient en quelque sorte appuyer la conclusion d'un long développement sur la question de la double polarité du Logos. victorinus expllque que le Le verset qui nous intéresse se trouve cité par Marius victorinus dans -C'"* lui le Fils. t...1 l9 Fils, le logos . qui est auprès de Dieu ., lui " pil qui tout a été fait ", c,est La vie est donc cette substance de toute substance, et en tant que la vie est mouvement, elle a reçu une sorte de puissance 1éminine, p"t." q.,'ell" a désiré vivifier. t...1 plus, errcore, par un mouvement de reflux, vers la p reçu la fàrce virile du père, la vie, en un mot, té rendue mâle. Ce liwe I B se termine alors d'une façon fort énigmatique, alors que Victorinus conclut à la masculoféminité de l'être hrr-uitr. fait seion sagesse, bien cette motion, étant une, est à la fois vie et sagesse, la vie se retournant vers la l'image du Logo_s qui est la véritable image de Dieu. Victorinus s,appuie sur le texte de Gert. I" 27 : Mani{'estement, la citation sous cette forme de Gen. r,27 est absolument essentielle à la théologie de Marius Victorinus. Elle lui confirme, 20 2r MlRtUS MalIUs Vrcronrmls, lraités théologiques sur Ia Tiinité. Adu. Arium,I B 51, l-43. Vrctontnus, Tiaités théoltiiqu", ,r, la Trinité. Ad,L,. Arium.,I B 64, 2l-28. 186 SERGE CAZELAIS au moyen des Écritures, que l'être humain créé par Dieu Ie Père à l'image de Dieu le Fils, est lui aussi masculoféminin comme l'est le Logos. Ijêtre humain est image de l'Image. Cette exégèse de la Cenèse est fort ancienne et remonte au moins à Philon d'Alexandriez2. Le point de vue dAugustin Augustin connaît bien cette façon de lire ce verset et prévient ses lecteurs des conséquences. Il discute de plusieurs aspects du problème, notamment de la syntaxe, de la ponctuation et des exégèses multiples qu'elle occasionne. C'est d'abord dans son traité De Cenesi ad litteram, livre III, XXII, 3423 quAugustin discute de la syntaxe de ce verset de la Genèse. Il dit : En outre, pour qu'on n'imagine pas que, lors de cette création, les deux sexes étaient réunis dans le même individu - comme c'est le cas de ceux qu'on nomme androgynes -, I'Ecriture, pour montrer l'unité de la nature, emploie le singulier et factum, Rursus ne quisquam arbitraretur ita ut in homine singulari uterque sexus exprimeretur, sicut interdum nascuntur, quos androgynos uocant, ostendit se singularem numerum propter coniunctionis unitatem posuisse et quod de uiro mulier facta est, sicut postea manifestatur, dit que la femme fut tirée de l'homme, comme elle l'explique dans la suite, quand elle développe plus en détail ce qui n'est ici que brièvement mentionné ; mais, sitôt lorsqu'elle dit: I1 cum id, quod hic breuiter dictum est, diligentius coeperit explicari ; et ideo pluralem numerum continuo subiecit dicens : fecit eos et benedixit eos. après, elle emploie le pluriel, les Jit et il les bénit. Il revient sur cette question syntaxique au liwe XII, \T, B de son De Trirtitatezl. Augustin discute alors et prend ses distances d'une colception du père, de la mère et du fils en tant qu'image de la Trinité. Il questionne donc ceux qui soutiennent qu'il y avait déjà une trinité dans le premier homme, puisque la femme était incluse dans Ie côté de l'homme et le fils dans les reins du père (mulier erat in latere viri et 22 D. T. RuNr.t, Philo of Alexani)ria. On th.e Creation of tlrc Cosmos According to Moses, P. AGAËSsE et A. SoLIGNAc, Paris, Insaugustiniennes (Bibliothèque augustinienne; æu;)re de Saint Augustin 4Bl, Leiden: Brill.200L p. l4a. 23 La Genèse au sens littéral (I-Vil),traùction de titut d'Études 2000 [1972]. 2a La Tiinité (Liures VIILXV), traduction de P. AcaËssn, Paris: Desclée de Brouwer (Bibliothèque augustinienne; æuure de Saint Augustin 16), 1955. LA MASCULOFÉMINITÉ D'ADAM 187 filius in lumbis patris). Il cite alors Ies Écritures et se demande s'il fâut découper la phrase ainsi: Faut-il couper ainsi les trois membres Vel de phrase : Dieu fit l'homme; Deus hominem"; ut deinde in{eratur, "ad poursuiwe ensuite : il le f.t à I'image imaginem Dei fecit illum " ; et tertia subde Dieu; et ajouter enlin : il les fit junctio sit, " rn^..n1rlm et feminam fecit mâle et si ita distinguendum est, . B1 1""i, femelLe. eos >. IJenjeu exégétique et théologique d'un tel découpage est important et Augustin le voit bien. Manifestement, il ne s'agit pas là pour lui d'un simple exercice de rhétorique ou de grammaire, une telle lecture existe son époque et certains s'en inquiètent. alnsl : à. Il poursuit son explication Certains ont craint de dire : " Il le fit Quidam enim timuerunt dicere, Fecit eum mâle et femelle ", de peur de suggérer masculum et feminam, ne quasi monspar là quelque être monstrueux, truosum aliquid intelligeretur, sicuti sunt semblable à ceux qu'on appelle quos hermaphroditos vocant: cum etiam sic hermaphrodites ; alors qu'on peut, non mendaciter possit intelligi utrumque in sans forcer le sens, voir dans ce singulier une allusion à I'homme et à la femme, puisqu'il est dit : " IIs sont deux en une seule chair '. numero singulari, propter id quod dictum est, " Duo in carne una ". Voilà donc ce qui inquiète Augustin, ceux qui lisent le verset et le ponctuent ainsi suggèrent l'idée que l'homme soit un hermaphrodite ! Le choix du vocabulaire n'est peut-être pas gratuit. Il utilise " hermaphrodite " plutôt que le latin masculofeminus ot masculofemina qui est attesté chez Marius Victorinus et la version latine d'Irénée. Peut-être cherche-t-il à faire srrrgir l'idée, dans l'esprit de son lecteur, que ceux qui lisent ainsi transposent dans l'Ecriture des idées issues de l'eneur des m1'thologies païennes. D'autre paft, le choix de ce mot peut aussi avoir été motivé par le fait guAugustin l'ait lu dans un texte. Nous avons vu plus haut que dans I'Ecrit scrns titre le mot " hermaphrodite " est utilisé dans le contexte d'une exégèse des récits de création de l'homme dans la Cenèse. Quoi qu'il en soit l'enjeu pour Augustin est le suivant : Ponctuer convenablement les Ecritures, selon ses explications et ses mises en garde, prévient le lecteur de se laisser séduire par une lecture pouvant le mener à professer des doctrines non conformes à ses vues. Remarques finales J. W. Wevers et son apparat d.e Gen. Nous avons reproduit plus haut l'édition critique de la Septante de l, 27. Nous voulons maintenant y 188 SERGE CAZELAIS proposer quelques modifications à Ia lumière des données exposées dans cet article. Le but n'est pas de remettre en question le travail colossal de Wevers mais plutôt de le préciser grâce à de nouvelles données. Il est donc important de nous souvenir que l'édition de R.I(asser (Bor') du papyrus Bodmer III comporte une correction de l'éditeur alors que le pappus (Bo""a; témoigne d'une leçon atypique et connu de I'exégèse ancienne. Marius Victorinus connaît aussi cette leçon dans une version latine. On notera cette leçon du Bodmer III et de Marius Victorinus ainsi : dpoev ror OfrÀu] cipoevé0r1Àus Bots'd L'tMarVic C ArI64 Cette leçon a des attestations manuscrites et elle est mise à contribution dans l'exégèse ancienne. Les éditeurs d'æuvres patristiques ou des versions anciennes du texte de la Genèse qui pourraient la rencontrer dans leurs manuscrits sauraient ainsi qu'ils n'ont pas à corriger le texte comme I'ont fait jadis Sicard pour Marius Victorinus et R. I(asser pour le Bodmer III. En un deuxième temps, il {audrait aussi signaler que quelques manuscrits bohaiiiques (Bo-") connaissent la leçon transmise par les Extraits de Théctdote (Clem III) et par le fragment sahidique de Berlin (Sat) : a'i-rdv] ourous Clem III 1i3 Sat Bomss Enfin, on devrait indiquer que le texte court, connu de Marius Victorinus et signalé dans l'apparat de Wevers, est aussi celui de l'ensemble des manuscrits bohaïïiques (Bo), plutôt que de signaler simplement l'édition de Lagarde (BoL) qui reproduit, en lui appliquant une légère correction, l'édition de Vilkins et qui de ce fait ne représente aucun manuscrit : L"tMarVic C Ar I 64 I u- ènoi4oev qù-roJs Bo Il faudrait aussi trouver une façon de noter dans l'apparat, ou du moins dans un commentaire de critique textuelle, que Marius Victorinus et le Bodmer III ponctuent le texte différemment et que cette façon de ponctuer le texte semble avoir été connue dAugustin qui s'en distance. Devant ces évidences, il nous semble qu'il faille accorder un sérieux crédit à la tradition rabbinique évoquée par Wayne Meeks, et dont il a été question plus haut dans cet article, au sujet des manuscrits de la Septante qui avaient la leçon " il le lit mâle et femelle '. Mots clés Bible; Septante, !èrsion copte; Bohaïiique; Vetus latina; Genèse 1,27 ;Marc le Mage; Irénée de Lyon ; Marius Victorinus ; Augustin ; Androgynie ; Masculoféminité.
x

Log In

or reset password

Reset Password

Enter the email address you signed up with, and we'll send a reset password email to that address

Academia © 2012